Dossier réalisé en 2013 dans le cadre du MASTER 2 de Psychopathologie et Psychologie Clinique de Lille 3

A Papy G. que je regrette de n’avoir pas connu

A Mamie M-J que la maladie a emporté bien trop tôt

A Papy R. et Mamie N. avec lesquels je maintiens vivement ce lien particulier

A mes grands parents qui m’ont tout donné et à qui je dois tout

“La vieillesse, mais à tout prendre qu’est ce? Un point sur le i du verbe vivre. Le point final, il est vrai. Tant de choses s’y bousculent et s’y contredisent, à l’orée de cette issue qui fait peur à tout le monde, que la vieillesse reste bien une perspective, mais de fuite et non de recherche. Cependant, des vieux, il y en a de plus en plus, et ils commencent à faire parler d’eux. Cicéron avait pensé à un Art de vieillir, car il était convaincu que tout n’était pas à jeter dans cette dernière tranche de vie et que bien des récoltes pouvaient s’y faire.”

Diane Chauvelot

Tout n’est pas à jeter non. Lorsque nous rencontrons des personnes âgées qui sont grands parents, nous nous rendons bien compte de la place que tiennent leurs petits-enfants dans leur vie en fonction de l’intensité du lien qui les unit. Nous nous rendons aussi compte du bonheur qu’ils ressentent lorsqu’ils partagent des moments avec eux, lorsqu’ils transmettent à leurs petits-enfants. En tout cas, si je me fie à ma propre histoire, j’ai vécu et je vis encore avec mes grands-parents des moments de partage qui pérennisent ce lien que je qualifierais de privilégié. Cependant, tout le monde n’a pas cette chance et ce fait me questionne assez régulièrement au fil de mes expériences de vie, qu’elles soient privées ou professionnelles. Comment la grand parentalité se construit-elle? Est ce le même processus que celui de la parentalité? Pourquoi certains liens ne se font pas? Je m’intéresserais aussi au rôle des grands parents et à la transmission intergénérationnelle qui me semble primordiale dans la relation avec leurs petits-enfants. Enfin, j’ai choisi de m’intéresser à la disparition du lien lorsque le grand-parent vieillit et décède, ainsi qu’au mécanisme de deuil chez le petit-enfant quel que soit son âge.

UNE DOUBLE NAISSANCE

Le bouleversement psychique

“Chaque fois que naît un enfant, un grand-père ou une grand-mère naît aussi. Mais on ne choisit pas d’avoir des petits-enfants, pas plus qu’on ne choisit de naître. C’est quelque chose qui arrive, un cadeau. Pour l’enfant, il s’agit du cadeau de la vie. Pour les grands-parents, de celui d’un nouveau lien entre tous ceux qui les ont précédé et tous ceux qui leur succéderont.” 

Arthur Kornhaber

A la différence de la parentalité, on ne choisit pas de devenir grand-parent. Ce sont les enfants qui décident et qui “font” les grands parents. Ils se peut donc que certaines personnes ne se sentent pas prêtes à devenir grand-parent. Selon Geneviève De Taisne, psychothérapeute et professeure à l’Université Catholique de Paris, on peut donc rencontrer deux sortes de grands-parents à l’annonce d’une grossesse : ceux qui sont ravis d’endosser ce rôle et ont imaginé ce qu’ils feraient avec et pour leurs petits-enfants, et ceux pour qui c’est trop tôt, non pas qu’ils soient mécontents d’avoir des petits-enfants mais ils ne sentent pas conformes à l’image qu’ils se font de ce rôle. Cependant, qu’elles que soient les réactions précédentes, tous disent avoir éprouvé beaucoup d’émotions ainsi qu’une grande joie, à la naissance du premier petit-enfant. Après avoir questionné quelques grands-parents que je connais dont les miens, je peux noter que le sentiment éminemment présent lors de la naissance d’un petit-enfant est un “bonheur intense, formidable, inexplicable même”. Il n’existe pas de différences entre grands-pères et grands-mères, tous ont les mêmes réactions d’émerveillement. A la naissance, sur le plan psychique, le grand-parent change de génération, et même s’il ne se sent pas âgé, ce mouvement n’est pas neutre. Tout d’un coup, il se retrouve propulsé en tête d’une généalogie.

Pour Arthur Kornhaber, médecin psychiatre, le sentiment premier est l’instinct nourricier. Il parle d’instinct dans le sens où certains grands-parents ressentent l’évènement comme s’ils revivaient  leur parentalité ou ce qu’ils ont vécu en tant que petits-enfants. La relation avec leurs propres grands-parents peut se perpétuer lorsqu’ils endossent ce rôle. Cette naissance peut renforcer les liens entre nouveaux parents et grands-parents. “Quand elle s’est mariée, ma fille s’est éloignée, elle a quitté la maison, fait sa vie loin de moi. Mais la naissance de ma petite-fille m’a rapprochée d’elle, j’ai retrouvé l’enfant que j’avais perdue avec le mariage“, témoigne Monique, grand-mère de quatre petits-enfants. D’ailleurs, la présence des parents est très importante lors d’une naissance. Par exemple, une toute jeune maman souffre beaucoup lorsque sa propre mère est absente pour l’accompagner pendant la grossesse et pendant la naissance. C’est la même chose lorsque le père est absent. De la même façon, les grands-parents qui ne peuvent pas voir le bébé à la naissance, à cause d’un éloignement géographique par exemple, se sentent frustrés de cette absence de contact. Après cet instinct nourricier, peuvent émerger des sentiments beaucoup plus profonds, voire des réflexions sur la force de la vie qui émane de cette naissance, l’énergie de reproduction, la continuité de la famille, la perpétuation du nom, l’héritage. Qu’une part d’eux mêmes puisse se continuer en un être nouveau est ressenti de manière viscérale dans la chair des grands-parents. Par la suite, c’est le besoin d’action qui se fait ressentir. Les grands-parents ont besoin de voir l’enfant, de l’entendre, de le prendre dans leurs bras, de s’occuper de lui. 

Comme énoncé précédemment, un parent ne choisit pas d’être grand-parent comme il choisit d’être parent. Il est obligé d’attendre le bon vouloir de son enfant. Pour Geneviève De Taisne, c’est “comme si accéder au statut de grand-parent était à la fois tout à fait naturel et impliquait un itinéraire intérieur pour être prêt à l’assumer”. Si être grand-parent n’est pas un choix ni une décision personnelle, c’est quand même une sorte d’élection, d’adaptation réciproque. Les enfants font des grand-parents et les grands-parents adoptent les petits-enfants comme tels.

Les facteurs nécessaires au développement du lien vital

La proximité géographique

Ce sont les premières années de la vie qui sont primordiales pour développer un lien vital entre grands-parents et petits-enfants. Il est vrai que connaître ses petits-enfants dès leur plus jeune âge crée une certaine familiarité, puisque l’enfant se construit avec son environnement humain le plus direct. Contrairement au lien parental, le lien grand-parental n’est pas indispensable à la survie physique et à la santé affective de l’enfant. Mais le lien avec les grands-parents est plus stable alors que la relation avec les parents devient tumultueuse parfois, surtout à l’adolescence. Par exemple, nous trouvons souvent un refuge chez les grands-parents lorsque ça ne va plus à la maison. Cependant, le développement du lien vital nécessite plusieurs conditions. Les premiers facteurs nécessaires à ce développement sont les dimensions de temps et d’espace. Pour qu’un lien d’intimité se crée, il est indispensable que les grands-parents puissent passer du temps avec leurs petits-enfants. Mais pour ce faire, il est important d’être à proximité. “Mes grands-parents sont mes voisins, ils me gardaient lorsque j’étais petite. Je rentrais chez eux le midi, ils venaient me rechercher à l’école, je prenais le goûter avec eux, faisais mes devoirs avec eux. Aujourd’hui, plus de 10 ans après, même si je me suis éloignée d’eux physiquement à cause de mes études, je leur téléphone régulièrement. Je vais systématiquement les voir dès que je rentre chez mes parents. Je ne peux pas faire sans. Même si on ne se parle pas beaucoup, que chacun vaque à ses occupations, au moins je suis chez eux. Avec eux. Comme avant.“, témoigne Caroline, 21 ans. La proximité et la fréquence des contacts dès le début de la vie renforcent le lien qui unit les petits-enfants à leurs grands-parents. Même si, par la suite, comme dans le cas de Caroline, ils s’éloignent les uns des autres, la base de leur relation est assez solide, ils sont assez soudés pour pouvoir maintenir un lien à distance. Tarik, 26 ans, ne voit pas beaucoup sa grand-mère, résidant au Maroc. Il affirme qu’il ne ressent pas forcément le besoin de la voir ni de l’appeler, mais qu’il est content de la retrouver lorsqu’il retourne dans sa ville d’origine. Ils n’ont pas grand chose à se dire mais il sait qu’elle est le pilier de la famille.

Le sens de la famille

Parfois, la proximité géographique ne fait pas tout. L’éloignement peut aussi être du à un divorce, une recomposition familiale, la mort d’un parent ou même un placement sur décision judiciaire. Un autre facteur nécessaire à ce développement du lien vital est le sens de la famille. C’est une conviction, une façon de vivre qui se fonde sur le fait que, dans le domaine affectif, les liens familiaux l’emportent sur les liens sociaux. Chez les personnes âgées, ce sens est très souvent présent, comparativement à la société d’aujourd’hui. Pour Alberto Eiguer, psychiatre et psychanalyste, il faut comprendre le sens de la famille, tout d’abord, d’un point de vue langagier. Le “sens” est défini, dans ce contexte, par l’idée qui trouve justifiable, raisonnable, l’existence d’un objet. Ici, cet objet serait la famille. C’est grâce à cela que nous croyons en notre famille et qu’elle nous aide à réaliser nos idéaux et satisfaire nos principes. Selon lui, “si le sens devient une affaire collective, c’est parce que les membres de la famille se trouve en relation intersubjective : ils tissent un maillage psychologique dont la reconnaissance mutuelle est l’un de ses noeuds”. Le sens de la famille est donc ici important pour pouvoir concrétiser un nouveau lien d’attachement familial avec le nouvel enfant, pour pouvoir s’investir dans cette nouvelle relation à construire et à entretenir. D’autant plus que le rôle des grands-parents est “régi” par le choix des parents qui décident ou non s’ils s’occuperont de l’enfant. De ce côté-là aussi, le sens de la famille intervient.

L’altruisme

Enfin, le dernier facteur indispensable est le caractère personnel du grand-parent. L’altruisme est indispensable pour pouvoir créer un lien avec son petit-enfant. En effet, beaucoup de personnes âgées isolées se renferment dans le narcissisme. Il est donc difficile, dans ce cas, de s’investir dans une nouvelle relation. Il est possible également que la personne âgée qui devient grand-parent ne se sente pas capable de s’occuper d’un bébé voire même simplement de le tenir (pour cause de tremblements ou de manque de force par exemple) au vu de son grand âge. Le trop grand écart d’âge pourrait être un frein à l’investissement du grand-parent. Cependant, Arthur Kornhaber rappelle ” qu’il n’est pas indispensable d’avoir des petits-enfants pour s’ouvrir aux jeunes générations quand on atteint un certain âge. L’altruisme peut aussi se tourner vers ceux auxquels nous ne sommes pas biologiquement reliés. Ce qui veut dire, en d’autres termes, qu’on peut être les grands-parents de beaucoup d’enfants. Cela, bien sûr, à condition que la société institutionnalise ce rôle d’une manière ou d’une autre. C’est le rôle joué par les anciens dans les sociétés dites primitives. Et c’est le rôle que pourraient se créer pour elles-mêmes les personnes âgées auxquelles aucune place n’est attribuée dans nos sociétés.” 

Tous ces facteurs sont difficiles à réunir , surtout dans la société actuelle où le sens de la famille a perdu un peu de sa valeur et où l’altruisme a fait place à l’individualisme. Alors, je me rend compte de la chance que j’ai, et que j’ai eu, d’avoir une telle relation avec mes grands-parents. Je me rend compte aussi de la souffrance, si le mot est assez fort, des personnes qui n’ont pas ou plus de contact avec leurs aînés. Malgré tout, le rôle des grands-parents n’est pas facile à tenir.

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