Dossier réalisé en 2013 dans le cadre du Master 2 Psychopathologie et Psychologie clinique de Lille 3

VIEILLISSEMENT ET DISPARITION DU GRAND-PARENT

 

“Les vieux ne meurent pas, 

Ils s’endorment un jour, ils dorment trop longtemps

Ils se tiennent la main, ils ont peur de se perdre 

Ils se perdent pourtant, et l’autre reste là

Le meilleur ou le pire, le doux ou le sévère

Celui des deux qui reste se retrouve en enfer”

Jacques Brel

La relation grand-parent/petit-enfant n’est pas négligeable sur le développement du bien-être psychique de chacun. Que se passe t’il pour le petit-enfant lorsqu’il voit son grand-parent, vieillir, tomber malade ou mourir? 

La vieillesse ou la maladie 

La vieillesse, la survenue d’un accident ou d’une maladie rompent un équilibre de vie et provoquent une situation qui oblige à une réorganisation physique et psychique ainsi que du rythme de vie. De l’annonce du diagnostic au retour au domicile, les émotions ressenties par la personne touchée et ses proches engendrent une nouvelle répartition des rôles. Il est difficile pour un enfant de comprendre la vieillesse ou la maladie. C’est pour cela qu’il est important de les nommer. Du coté du grand-parent et de la personne âgée en général, cette nouvelle répartition est difficile à intérioriser, à accepter, surtout lorsqu’il devient dépendant. La relation avec son petit-enfant change dans le sens où les activités partagées peuvent être contaminées par les signes de l’âge ou les symptômes de la maladie. Lisa, 11 ans, raconte : ” Mon Papy il ne sait plus marcher parce qu’il a 90 ans, il ne peut plus venir me rechercher à l’école comme quand j’étais plus petite. Du coup, je vais lui amener son café ou sa soupe quand il est devant la télé. Je lui donne des couvertures quand il a froid ou je lui remets son coussin quand il glisse. C’est toujours mon papy même s’il devient très très vieux”. Ce n’est plus le grand-parent qui prend soin de son petit-enfant mais l’inverse. L’intimité de leur relation est comme attaquée, puisque le petit-enfant peut, à la fois, ne plus reconnaître son grand-parent, mais aussi ne plus se reconnaître dans cette relation. Ce grand-parent malade et/ou dépendant, peut devenir un étranger, auquel il doit se familiariser de nouveau. C’est ainsi, par exemple, que l’aidant peut se sentir devenir le parent de son propre parent, ou se retrouver dans des situations dans lesquelles l’intimité de chacun est heurtée. Dès lors, c’est la relation elle-même qui est reconfigurée et, par la suite, le positionnement de chacun au sein de celle-ci. Le grand-parent peut ressentir de la colère par rapport à la situation, une certaine révolte, un sentiment d’injustice ou de la tristesse qu’il ne partagera pas forcément pour pouvoir préserver sa place de grand-parent rassurant et réconfortant auprès de son petit-enfant. Mais, quand la maladie ou la vieillesse prennent le dessus, il arrive que ces émotions s’expriment sous forme  d’actes ou de mots, difficiles à surmonter pour la personne à qui elles sont adressées (bien souvent, l’aidant le plus présent). Le petit-enfant, lui, qu’il soit proche ou non de son grand-parent, ressentira de la peine, de la tristesse voire de la détresse en fonction du degré d’intimité qui les liait. Nicolas, 20 ans, témoigne : “Je n’étais pas du tout proche de mon grand-père, je ne le voyais pas souvent mais quand j’ai appris qu’il était atteint d’un cancer ça m’a fait l’effet d’une claque. Je pouvais le perdre à tout moment.” Ces mots rendent compte à quel point la maladie d’un proche le rend tout à coup mortel. La vieillesse, la maladie ou un accident sont des faits qui entraînent une sorte de retour à la réalité. Tout comme la perte, nous réalisons l’importance de cette personne que nous côtoyions sans vraiment la voir, sans vraiment prendre le temps de la regarder. Nous réalisons que la vie est finalement fragile et que même le lien du sang ne fait pas le poids face à la mort. 

Malgré tout la vieillesse, avec le corps qui se transforme, pourrait constituer un moment heureux de la vie, et la mémoire s’y exercer comme souvenir d’une histoire passée à transmettre aux générations futures. Ce qui a été vécu prend alors un sens grâce à la vie qui continue. 

Le deuil 

Jean-Louis Le Run, pédopsychiatre, nous dit que ” le vieillard et l’enfant sont dans une égale proximité avec l’au-delà. L’un parce qu’il en sort et l’autre parce qu’il va y retourner. Cette proximité en implique une autre, celle avec les morts.” Selon Michel Billé, les grands-parents sont les personnes avec qui il peut parler de la mort. Ils sont, d’une certaine façon, liés à la mort puisqu’ils ont été en relation avec des proches, aujourd’hui décédés, que l’enfant n’a pas connu. De plus, toujours selon Michel Billé, il est plus facile pour un enfant d’envisager la mort de ses grands-parents que celle de ses parents, qui est trop dangereuse et trop angoissante pour l’intégrité psychique. Généralement, le décès d’un grand-parent est la première rencontre de l’enfant (petit ou grand) avec la mort humaine. Le décès d’un grand-parent équivaut à la disparition d’un modèle pour l’enfant, à la disparition d’un lien si particulier qu’il est difficile de s’imaginer à quoi ressemblera la vie sans, et d’en faire le deuil. Et ce, même si les contacts entre grands-parents et petits-enfants étaient lointains. Nabil, 19 ans, voyait ses grands-parents, habitant en Tunisie, deux fois par an. Il témoigne : “Lorsque j’ai appris le décès de mon grand-père, j’étais triste et je n’arrivais pas à réaliser que je n’allais plus le voir.”

Par définition, dans le dictionnaire Larousse, le mot “deuil” désigne à la fois la mort d’un être cher, l’état psychologique dans lequel se retrouve la personne qui a perdu un être cher, la douleur et la tristesse causées par cet évènement ou encore l’ensemble des actes sociaux et des rituels qui entourent la mort de l’être disparu. Ce deuil peut faire voler en éclat les repères habituels du petit-enfant. Il doit faire face à la perte : il doit essayer de se désinvestir, de se détacher de l’être perdu pour pouvoir se diriger vers de nouveaux objets.  Mais ce détachement s’accompagne d’une détresse puisque le lien est toujours présent. Le petit-enfant doit également faire face à l’absence. D’après Murielle Jaquet-Smailovic, psychologue, “l’arrachement que réalise la mort d’une personne aimée laisse, dans le survivant, un trou, une béance, un vide glacé. Cette lacune interne demande à être comblée, résorbée”. Les souvenirs permettent une certaine reconstruction identitaire du petit-enfant. La plupart du temps, il s’accroche de manière très intense à ces souvenirs, à tel point parfois, qu’il semble encore tellement vivant. Barbara, 23 ans, a perdu sa grand-mère il y a 7 ans. Elle avait l’habitude de l’appeler tous les soirs à la même heure et elle avoue, qu’encore aujourd’hui, il lui arrive de prendre le téléphone pour l’appeler. Ce n’est qu’en composant le numéro qu’elle se rend compte de son “erreur”. Mais peut-on parler d’erreur dans ce cas? Est ce un acte manqué? Ce qui est sûr, c’est qu’une partie du grand-parent reste présente et bienveillante pour le petit-enfant. D’ailleurs, l’amour des grands-parents disparus vit très longtemps dans le coeur  des petits-enfants et continue d’influencer leur vie, même à l’âge adulte. Martine, 50 ans, résume très bien ce sentiment : “Je suis mère de deux grands enfants mais malgré tout je reste l’enfant des mes parents et la petite-fille de mes grands-parents. Leur voix résonnent encore dans ma tête et j’en ai besoin pour avancer dans mes choix et mes prises de décision. Ils m’ont guidé depuis le début de ma vie et me guideront encore jusqu’à la fin.”

J’achèverais cette partie avec une citation de Arthur Kornhaber, qui, à mon sens, résume en
quelques lignes le message que j’ai voulu faire passer à travers ce travail de recherche : « La mort
prive bien des enfants de leurs grands parents. Et ceux qui ont eu la chance de connaître avec eux
un degré d’intimité profond confèrent à un grand-père ou une grand-mère disparus une forme
d’immortalité que seul est capable de concevoir un petit-enfant. Car dans son esprit, un grand-père
ou une grand-mère aimés vivent comme des objets constants, fixés à jamais dans leur grandeur et
leur force, presque comme des « héros ».

Nous avons pu voir tout au long de cette réflexion que le processus de grand-parentalité est une
vraie construction tant sur le plan psychique que sur le plan émotionnel. Il n’est pas simple d’être
grand-parent mais lorsque le contact est proche, que la relation est teinte de respect et d’un profond
degré d’intimité, les deux générations en tirent beaucoup de bénéfices. Etre grand-parent est un art.
Un art de composer avec les besoins d’un petit-enfant, ceux d’un enfant devenu parent, et ceux d’un
parent qui se découvre grand-parent. Malheureusement, le contexte sociétal actuel a entâché la
place des « anciens ». Les grands-parents d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes qu’hier. La sagesse
qu’on leur attribuait a été remplacée par une certaine fragilité faisant écho au corps, à l’esprit
vieillissant d’une personne âgée. Pourtant, rien n’est plus riche, plus authentique qu’un « vieux »
comme l’est le lien privilégié présent dans la relation d’un grand-parent avec son petit-enfant. Yolande Vercasson, écrivain, achèvera mon analyse par un poème me touchant particulièrement intitulé « Le papé »

Il se tenait assis tout au bout de la table
Et nous impatientait souvent par sa lenteur.
On le voyait si vieux, si courbé, pitoyable,
Que l’amour peut à peu cédait à la rancœur.
Je le suivais partout ! c’était là, dans ma tête !
Il me suivait des yeux lorsque je travaillais,
Proposait de m’aider, maladroit, l’air tout bête !
Il gênait nos projets, notre vie, le papé !
Au bout de quelques temps, prétextant les vacances,
Je le menais plus haut, au flanc du Luberon
« Tu seras bien là-bas. Tu verras la Durance
Du haut de la terrasse de la grande maison.
Ces maisons-là, papé, sont faites pour les vieux.
Regarde comme ils semblent bien, ils ont l’air très heureux ! »
« Comme tu veux, petite, si c’est pour ton bien-être.
Monte de temps en temps, le dimanche peut être ? »
Je l’ai laissé tout seul, vivement, pas très fière.
L’air était encore chaud, pourtant je frissonnais,
Et le chant des oiseaux voletant sur le lierre
Me disait doucement : « Qu’as-tu fait du papé ? »
Les jours se succédaient, je cherchais la quiétude
Le travail me prenait, j’essayais d’oublier,
De noyer mes regrets au fil des habitudes,
Les souvenirs d’antan rappelaient le papé.
Même dans le mistral qui rasait la garrigue
Pour venir s’écraser au butoir de la digue
J’entendais cette voix qui ne cessait jamais
De dire à mon oreille : « qu’as-tu fait du papé ? »
Chaque brin de lavande, de thym, de romarin,
Me reprochait sans fin l’absence de l’aïeul.
Le murmure des sources dans le petit matin
Chantait sur mon cœur lourd des cantiques de deuil.
Le remord lentement s’installait dans ma vie.
Je revenais m’asseoir ou il s’était assis,

Sur le banc de vieux bois, près du puits, sous le chêne,
Et je laissais errer mes pensées sur la plaine.
Alors, je l’ai revu, avant, lorsqu’il marchait
Jusqu ‘au seuil de l’école, pour venir me chercher.
Je sautais dans ses bras, je l’embrassais, tout doux,
Et nichais tendrement ma tête sur son cou.
Il me portait un peu, puis, ma main dans sa main,
Il ajustait son pas pour bien suivre le mien.
Il m’expliquait les bois, les cabris, les moutons,
Les abeilles dorées et les beaux papillons.
Il cueillait aux buissons des réserves de mûres
Et m’offrait les plus grosses comme un présent de choix.
Il riait bruyamment en voyant ma figure
Barbouillée des reliefs de ce festin de roi.
Le soir près de mon lit, il venait me bercer
De chansons provençales, d’histoires de bergers.
Je m’endormais heureuse de sa chaude présence,
Pleine de rêverie, d’amour, de confiance.
Au long des souvenirs, mon cœur plein de pitié
A trouvé le repos. J’ai repris le sentier
Pour revenir tout droit à la grande maison.
Retrouver le papé, lui demander pardon.
J’ai pris tout simplement sa main, sans rien lui dire.
Une larme brillait au milieu du sourire.
Et c’est moi, cette fois, tout au long du chemin
Qui ajustais mon pas, pour bien suivre le sien.
Un papé c’est précieux, c’est tant de souvenirs !
Si vous en avez un, jusqu’au bout de vos jours,
Gardez-le près de vous. Quand il devra mourir,
Vous fermerez ses yeux dans un geste d’amour.
Aujourd’hui, par hasard, si le chant des cigales
Me pose la question tant de fois redoutée,
Je peux, le cœur tranquille, en digne Provençale
Répondre fièrement : « il est là, le Papé »

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